Wal-Mart fait de l'ombre à TeotihuacanMalgré les critiques, un supermarché s'est implanté près du site archéologique mexicain.
Par David BORNSTEIN
mardi 16 novembre 2004 (Liberation - 06:00)
Mexico de notre correspondant
ienvenue à Teotihuacan : sa cité préhispanique, sa pyramide du Soleil, son supermarché Wal-Mart... Depuis quelques jours, la chaîne américaine s'est implantée au coeur de l'une des zones archéologiques les plus importantes du pays, à 45 kilomètres de Mexico. Non sans remous : depuis cet été, la révolte des anti-Wal-Mart aura donné lieu à une véritable polémique nationale et à une série de manifestations de refus.
Il y a quelques semaines, dans une lettre adressée au président Vicente Fox, 63 personnalités des arts et des lettres déclaraient : «Teotihuacan est notre plus grand patrimoine culturel, l'expression de notre histoire et de notre identité comme peuple et comme nation... Nous ne pouvons pas permettre la construction d'un supermarché Wal-Mart.» Pour l'écrivain Homero Aridjis, meneur de la campagne de protestation, «Wal-Mart est un symbole. C'est comme si on plantait le clou de la globalisation en plein coeur du vieux Mexique». L'entreprise américaine, numéro 1 de la grande distribution dans le monde, domine largement le marché mexicain, un pays dont plus de la moitié des aliments serait importée des Etats-Unis.
Ces dernières années, plusieurs manifestations menées dans des villes américaines ont permis d'empêcher la construction de supermarchés Wal-Mart, une entreprise accusée de sous-payer ses salariés, d'interdire les syndicats, de faire travailler des clandestins et des enfants... Au Mexique, en revanche, les révoltes contre l'implantation de supermarchés sur des sites historiques ont le plus souvent échoué. En particulier sur le splendide site maya de Tulum, dans le sud du pays. Contre le Wal-Mart de Teotihuacan, manifestations à répétition, blocages de routes, pétitions et autres grèves de la faim se sont succédé depuis cet été... Sans succès.
Début novembre, la Bodega Aurrera nom de la succursale Wal-Mart de Teotihuacan se payait même le luxe d'ouvrir ses portes à coups de feux d'artifice et de cris de joie de centaines d'habitants du village. Le jour J, les 169 employés du supermarché, recrutés parmi 2 000 candidats locaux, lançaient à tue-tête : «Oui, on peut le faire» un slogan utilisé lors de la campagne présidentielle du libéral Fox. De l'aveu même des opposants, la grande majorité des habitants de Teotihuacan est favorable au centre commercial.
«J'aime ma culture et mes racines mais je défends aussi le progrès et le développement», déclare Juan Rosas, 34 ans, un client faisant la queue pour l'ouverture du grand magasin. «Ensuite, on veut un cinéma», ajoute-t-il, ironique. A quelques mètres de lui, Luz Maria Delgadillo, également de Teotihuacan, déclare qu'elle veut «vivre dans une zone moderne». Pour Jesus Cabrera, un employé du supermarché, «les gens veulent du bien-être pour leur famille avant de vouloir de la culture». La chaîne Wal-Mart, elle, s'est contentée de «communiquer» avec un message simple : «Nous créons des emplois et nous offrons des prix plus compétitifs que les petites boutiques des alentours.»
La campagne contre Wal-Mart se sera finalement essoufflée faute d'arguments légaux. Selon l'Institut national d'anthropologie du Mexique, l'Unesco et l'ICMS (International Council on Monuments and Sites), le supermarché de Teotihuacan, situé à plus d'un kilomètre et demi de l'ancienne cité préhispanique, ne représente pas vraiment de menace pour le site protégé. Du haut de la gigantesque pyramide du Soleil, on aperçoit bien le vilain cube de béton et de tôle signé Wal-Mart... Mais d'autres constructions modernes sont tout aussi visibles. Pour l'intellectuel Homero Aridjis, «même si le supermarché était caché, il nous ferait peur... Parce que c'est la porte ouverte à encore plus de développement : McDonald's, Kentucky Fried Chicken, etc.».
